Dans le cadre du débat organisé au Parlement à la demande du président de la République sur la situation au Proche et Moyen-Orient, je suis intervenu le 2 juillet 2025, au nom de mon groupe parlementaire.
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Ma prise de parole :
« Monsieur le Président,
Monsieur le Premier ministre,
Messieurs les Ministres,
Mes chers collègues,
Quand le droit international est piétiné, c’est à la diplomatie de trouver la force de le remettre sur pied. L’exercice est d’autant plus complexe que les attributs de du pouvoir ont évolué. La puissance du dialogue a été évincée par la force brutale, qui ne vise pas à construire un ordre politique nouveau mais qui cherche à détruire les équilibres et, parfois, à restaurer les empires du passé. Une force qui, dans le fracas des bombes, méprise lâchement le droit international. Un droit que les tyrans de notre siècle ont savamment relégué au silence. Un droit que la déraison des États a frontalement saccagé.
Face à la loi de la jungle, il nous faut revenir aux valeurs refuges que nous avons toujours portées. Revenir aux valeurs démocratiques, qui sont le fondement de notre politique. Revenir à la notion de multilatéralisme, qui dirige nos intérêts diplomatiques. Revenir à la règle de l’autodétermination, qui est au cœur de la liberté des peuples. Revenir aux moyens pacifiques, qui sont consacrés par l’article premier du traité de l’Atlantique nord.
La nouvelle agression de l’Ukraine par la Russie, le 24 février 2022, après celle de 2014, a été l’expression du mépris de ce socle de valeurs. Ce basculement a confirmé que notre continent n’est pas épargné par l’épidémie de brutalité qui s’est emparée du monde.
Une épidémie dont les victimes sont les millions d’enfants, de femmes et d’hommes en proie à cet espace international plus dangereux aujourd’hui qu’il ne l’était hier. Une épidémie qui nous enjoint à avoir une pensée pour les civils morts, blessés, endeuillés, plongés dans l’inquiétude. Pour les peuples meurtris. Pour les peuples que l’on veut effacer. Pour les otages. Pour nos compatriotes et les personnels de nos ambassades établis dans ces pays directement frappés par les velléités d’hégémonie déchaînée. Une pensée, aussi, pour les opposants politiques progressistes qui militent au péril de leur vie, qui n’ont pas voix au chapitre dans ces États déstabilisés mais qui trouveront toujours dans cet hémicycle des alliés pour se faire le relai de leur voix.
Oui, quand le droit international est piétiné, c’est à la diplomatie de retrouver la force de le remettre sur pied : c’est ce à quoi nous invite la déflagration qui a frappé le Proche et Moyen-Orient ces derniers jours et qui accélère la spirale de déstabilisation dans laquelle a été entraînée la région. Une déflagration marquée par l’offensive israélienne, lancée sans sommation dans la nuit du 12 au 13 juin dernier, en réaction à la poursuite du programme nucléaire de l’Iran et ciblant ses fabriques de missiles balistiques et ses capacités militaires. Les appels à la retenue formulés par les chancelleries occidentales et par l’ONU n’empêchent pas la riposte iranienne, ni n’arrêtent les frappes israéliennes. Face à l’embrasement, les Européens tentent de relancer la voie diplomatique à Genève. Donald TRUMP s’empresse de déclarer que l’initiative du « vieux continent » n’est pas crédible et insulte les règles qui s’imposent aux États en déclenchant, le 22 juin, une frappe visant trois sites nucléaires iraniens. En retour, l’Iran cible la plus grande base américaine de la région, située au Qatar, après en avoir avisé Washington. En réalité, c’est un deal à la TRUMP, une opération de communication bien huilée, une transaction indécente : « j’épargne ton régime, tu gardes la face et, en contrepartie, j’affiche ma puissance en annonçant la fin de la guerre des douze jours ». Personne n’est dupe : c’est une supercherie, rien n’est réglé, ni l’anéantissement de la force nucléaire iranienne, ni la fin de la guerre.
Ces récents événements sont une invitation à remobiliser nos valeurs refuges. Et, en la matière, la République islamique d’Iran est l’adversaire absolu de nos valeurs. Car c’est un régime qui opprime son peuple. Un régime qui humilie les femmes. Un régime qui déstabilise le Proche et Moyen-Orient avec ses proxys. Les démocrates doivent dénoncer la République islamique d’Iran qui enferme, dans ses geôles, ses opposants mais aussi nos compatriotes.
Comment ne pas avoir une pensée émue pour les otages d’État, Cécile KOHLER et Jacques PARIS, dont on nous dit que l’intégrité physique n’a pas été atteinte par la frappe israélienne ciblant le centre d’incarcération d’Évin ? Nous savons cependant que le régime continue de les détenir dans des conditions inhumaines. Monsieur le Premier ministre, nous attendons qu’une seule chose, qu’une seule image : celle des retrouvailles de Cécile KOHLER et de Jacques PARIS avec leurs proches. Une image à laquelle chacun d’entre eux à dû rêver des centaines de fois. Nous savons que le Quai d’Orsay est pleinement mobilisé mais nous demandons au Gouvernement de réaffirmer, une nouvelle fois, devant l’exécutif iranien, qu’il y a urgence. Urgence à procéder à leur libération.
En plus de s’en prendre à nos concitoyens, la République islamique d’Iran veut l’arme nucléaire. Le régime des mollahs doit-il pouvoir disposer de la bombe atomique ? Jamais. C’est une condition de notre survie collective. Nous partageons d’ailleurs la vive inquiétude exprimée par l’Agence internationale de l’énergie atomique face à l’accumulation rapide d’uranium enrichi par l’Iran, une agence dont le directeur fait l’objet de menaces inacceptables. Nous sommes tout aussi préoccupés face aux armes de destruction massive dont s’est dotée, par exemple, la Corée du Nord. Nous devons ainsi appeler tous les pays qui n’ont pas encore signé le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires à le faire. Monsieur le ministre des Affaires étrangères, vous avez exhorté Téhéran à reprendre sans délai la voie du dialogue avec l’AIEA afin d’aboutir à une solution diplomatique robuste qui réponde aux inquiétudes légitimes de la communauté internationale. Pouvez-vous nous indiquer comment la France compte agir concrètement pour favoriser ce retour à la coopération ?
Ce débat doit également être l’occasion de s’interroger sur les buts de guerre de l’actuel gouvernement israélien. Car l’offensive de la nuit du 12 juin n’est pas simplement liée au fait que l’État hébreu souhaite avoir le monopole de l’arme nucléaire au Proche-Orient. L’horizon de Benyamin NÉTANYAHOU est double : il consiste également à tenter de défaire un régime par la force et depuis l’extérieur. Une méthode dont l’histoire a démontré qu’elle ne mène quasiment jamais à rien, si ce n’est qu’à répandre le chaos et à favoriser l’émergence de groupes déstabilisateurs. Si l’exécutif israélien a, comme il le prétend, cherché à se défendre afin d’assurer sa sécurité, était-il pour autant fondé à mener une guerre dite « préventive », en violation du droit international, précisément au moment où se déroulaient des « développements diplomatiques importants », comme l’a indiqué le secrétaire général adjoint de l’ONU ?
En tout état de cause, face à ce nouvel équilibre des forces et au risque de fuite en avant qu’il provoque, chacun a le devoir de remettre du politique derrière le militaire, de la diplomatie derrière la violence, de la dénonciation derrière l’horreur.
Et l’horreur aujourd’hui, c’est Gaza. Gaza, où la tragédie humanitaire s’aggrave chaque jour. Gaza, où la distribution d’aide vire au chaos. Gaza, où un peuple marche lentement vers la mort. Une enclave dans laquelle l’accès à la distribution alimentaire devient une arme. Une enclave où la quête de vivres peut brutalement être interrompue par des tirs israéliens, comme cela a encore été le cas le 17 juin dernier à Khan Younès, où 59 personnes affamées venues s’approvisionner ont été froidement abattues. De telles scènes sont devenues récurrentes. Des soldats et des officiers israéliens, chargés de la sécurité de ces centres, décrivent eux-mêmes des scènes passibles de crimes de guerre. Monsieur le Premier ministre, il faut lever le blocus humanitaire et démilitariser l’aide alimentaire. Au total, depuis les attentats terroristes du 7-Octobre perpétrés par le Hamas, ce sont plus de 56 000 Palestiniens qui ont été tués par Tsahal, dont 17 000 enfants.
Dans ce contexte accablant et après la conduite des opérations israéliennes en Iran, le temps est venu de mettre un coup d’arrêt à l’effroi. Un coup d’arrêt à ce qui constitue l’une des plus grandes hontes de ce siècle, tout en exigeant la libération des otages. Monsieur le Premier ministre, l’Europe et la France ont le devoir d’indiquer la porte de sortie diplomatique à Israël.
Donald TRUMP prétend avoir convaincu l’État hébreu d’accepter les termes d’un cessez-le-feu de 60 jours. Mais peut-on sérieusement lui faire confiance, lui, le « faiseur de paix » auto-proclamé qui projetait de manière obscène de faire de Gaza un gigantesque complexe hôtelier impliquant le déplacement de la population palestinienne ? Peut-on envisager l’avenir avec ceux qui, après avoir bâti un ordre international basé sur le droit, s’attachent à le massacrer et, au passage, à abandonner l’Ukraine en annonçant hier la suspension d’une partie de son aide militaire ? Peut-on confier les clés à l’architecte du chaos qui, au moment même où il retirait son pays de l’accord de Vienne sur la dénucléarisation de l’Iran, s’est placé en position de responsable de l’escalade qui déstabilise le Moyen-Orient ?
Non, l’avenir de la région ne peut pas s’écrire dans la sûreté avec le fanatisme des mollahs. Mais l’avenir ne peut pas non plus s’écrire avec ceux qui estiment que rétablir la concorde passera par des déflagrations interposées.
La désescalade au Moyen-Orient doit venir de ceux qui croient en la diplomatie. Elle doit venir de ceux qui placent la prééminence du droit international et du multilatéralisme au cœur de leur socle intangible de valeurs. Elle doit venir de ceux qui défendent la solution à deux États, position historique des socialistes. Elle doit venir de ceux qui se mobilisent activement pour la paix. Je pense aux sociétés civiles mais aussi, à des politiques, tels que l’ancien Premier ministre israélien Ehud OLMERT et l’ancien chef de la diplomatie palestinienne Nasser AL-KIDWA. Elle doit venir de ceux qui entendent contribuer à la stabilité en Cisjordanie, au Liban et dans tout le Moyen-Orient.
Dans ces moments où l’histoire bascule, comme en 2003, avec l’intervention des États-Unis en Irak, il y a un pays qui sait dire au monde ce qui est juste. Ce pays, c’est la France. Celle qui a une histoire. Celle qui a une mémoire. Celle qui cultive donc des valeurs. Monsieur le Premier ministre, notre pays a la responsabilité de rappeler que le droit et la négociation doivent l’emporter sur la force et le fait accompli.
Si notre diplomatie parvient à cesser ses atermoiements, alors le groupe Socialiste, Écologiste et Républicain saura être aux côtés de l’exécutif. Mais il faut, pour cela, des positions constantes et transparentes. De transparence, c’est ce dont nous manquons quand le président de la République reprend subitement ses échanges avec Vladimir POUTINE, rompant ainsi avec trois années de silence sans prévenir la représentation nationale.
Oui, nous sommes prêts à travailler. Prêts à proposer un chemin. Mais encore faut-il que nous soyons d’accord sur le socle de valeurs que je viens d’énoncer. Encore faut-il que vous vous engagiez à cesser de ponctionner le Quai d’Orsay, de compresser les moyens de notre diplomatie et d’éteindre ainsi la voix de la France. Encore faut-il que vous ayez la volonté de définir les intérêts diplomatiques de notre pays dans un cadre partagé, et non à travers une position isolée.
Car ce n’est pas une succession de débats ponctuels qui permettra de bâtir la politique diplomatique de la France mais des échanges ininterrompus avec les forces politiques.Notre formation politique a toujours su prendre ses responsabilités.
Faites un pas vers ceux qui veulent construire ! Soyez à l’écoute de ceux qui ne faiblissent pas sur l’essentiel ! Placez-vous à la hauteur du chaos que traverse le monde !
Ce qui est en jeu, c’est la parole de la France. C’est la force de nos valeurs. Et ces valeurs, Monsieur le Premier ministre, elles doivent rester l’expression vivante de notre héritage, celui des Lumières.
Je vous remercie. »
Jean-Marc VAYSSOUZE-FAURE, sénateur du Lot
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